Extrait du livre : Mauvaise Nouvelle

Comprendre le quartier. Je n’ai pas perdu de vue mon objectif. Je crois qu’on a maintenant
dépassé la vingtaine de nouvelles, et pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup avancé.
Certes, j’ai essayé de faire un peu d’ « analyse », d’apporter des réponses aux questions que je me
posais ; mais, au final, mes interrogations sont toujours là. Un peu comme si j’étais revenu à la
case départ après un long périple. Vraiment, j’ai l’impression qu’il y a ici quelque chose
d’insaisissable, quelque chose de... différent. Quelque chose qui fait que le quartier est le quartier,
en somme. Je le vois, je le vis, je le sens, je l’écris, et ma plume tourne autour, sans jamais réussir
à le saisir vraiment. C’est une ambiance, une mentalité, une façon de vivre, d’être, de penser, une
réalité diffuse qui relie chacun d’entre nous à tous les autres. Ce sont des rires, des sourires, des
pleurs, des paroles, des comportements, des gestes, des discours, des aspirations, des frustrations,
des craintes, des espoirs...Vraiment, tout cela me fascine.
Il est une réalité sur laquelle je ne me suis pas assez penché, et pourtant elle est presque
omniprésente. D’ailleurs, c’est peut-être parce qu’elle est toujours là avec nous qu’on n’y prête
plus attention, un peu comme un vêtement que l’on porte depuis tellement longtemps qu’on ne le
sent plus sur sa peau. Ce vêtement, c’est la galère. On ne naît pas avec, ce sont les plus grands qui
nous apprennent à l’enfiler durant nos jeunes années. Mais une fois sur le dos, c’est un vêtement
qui nous suit partout, et ne nous quitte jamais.

***

 « Salam Hakim ça va ou quoi ?!
— Ça va hamdullah et toi ! Tin j’ai l’impression que je t’ai pas vu depuis 10 ans !
— J’avoue ça fait deux semaines déjà là ! (Ouais 10 ans, deux semaines... C’est la même)
— Qu’est-ce ça raconte Salim ?
— Oh bin écoute, rien de spécial !
— La galère ou quoi ?
— C’est pire que la galère mon frère ! Y a personne !
— J’avoue y a pas un chat on dirait...
— Pas un chat, pas un chien, rien, les gens ils dorment j’sais pas ce qu’ils font !
— T’as fait quoi cette semaine ?
— Rien j’ai traîné un peu avec la clique wAllah (pourquoi dit-on 'wAllah' pour des
banalités ?)
— Ils racontent quoi eux ?
— Bah ça va hamdullah, rien d’spécial... Hé hier Toufik il m’a fait dheeeeek ! Hahahaha !
— Genre il a fait quoi ?
— En fait on était... ahahahaha ! Attends j’arrive pas à le raconter ! »
Salim était plié en deux avant même d’avoir raconté le truc. Au bout de quelques secondes il se
reprit, et enchaîna :
« Tu vois on était à l’*** avec la clique et tout, Toufik il était parti faire son heure de
conduite. Hé genre il demande 'M. Untel il est là ?', la meuf elle lui fait nan et tout,
Toufik il insiste, elle fait 'Nan il est malade', il fait 'Moi aussi j’suis malade madame', mais
genre sérieusement et tout, sans rigoler ! J’étais mort ! Après elle fait 'je plaisante pas', il
fait 'Mais moi non plus madame'. Nous on était derrière on était mort, on en pouvait plus,
 miskina la meuf elle était toute rouge et tout, et genre en partant Toufik il fait 'Vous aurez
affaire à mon avocat madame'. Hahahaha !
— Des barres il est trop Toufik j’aurais kiffé être là ! Ça me fait penser faut que je
m’inscrive au code !
— Bah ouais inscris-toi tu fais quoi toi ! Le mec il donne tout son dossier d’inscription
mais il paye pas hahaha !
— 400 euros wech !Herchuuum !
— Mais arrête je suis sûr que tu les as avec toutes tes bourses enfoiré va !
— Ouais t’inquiète je rigolais ! Bref on verra j’ai le temps... Et on va où là en fait ?
— Chépa wAllah, on fait des tours... »
« Faire des tours »... C’est tout un art ! Ce que j’appelle « faire des tours », c’est la même
chose que « zoner », sauf que c’est en mouvement. C’est « errer » si vous voulez. D’abord, vous
formez un groupe, deux, quatre, six, douze, peu importe, tant que vous n’êtes pas seul. Vous
verrez jamais un mec « faire des tours » tout seul (à moins qu’il ne soit un peu barré dans sa tête,
ce qui, par les temps qui courent, est plutôt courant). Ensuite vous adoptez une démarche lente et
saccadée, qui indiquera à celui qui vous verra passer devant lui (plusieurs fois, bien entendu)
« Regarde-moi, je vais nulle part, et je kiffe » ; lequel individu, s’il galère (ce qui est fort
probable), vous rejoindra sur un « Vas-y j’avance avec vous », avec plus ou moins d’entrain,
selon que vous semblez ou non vous dirigez vers chez Ali (kebab). Vous continuez ainsi pendant
quelques temps, une demie-heure, une heure, ou plus, jusqu’à ce que l’un des « faiseurs de tour »
lance un « Hé venez on va se poser là-bas » ; et sur ces mots, toute votre petite équipe se dirige
mollement vers le point de chute, et le mec qui vous avait rejoint en cours de route vous quitte, et
repart se poser près de chez Ali, l’eau à la bouche, à la recherche d’une âme charitable pour le
 nourrir. On passait des journées entières à tourner ; mais on ne s’ennuyait pas, bien au contraire.
Combien de fous rires sous le ciel ensoleillé, combien de discussions profondes sous le croissant
de lune, combien de souvenirs à jamais gravés dans ma mémoire ? Autant de choses que je
n’aurais sans doute jamais vécues si j’avais grandi ailleurs qu’au quartier.
Notre point de chute à nous fut Calcoën. Ah oui c’est vrai, vous ne connaissez pas, vous êtes des
gens du dehors vous, c’est vrai. Le stade municipal André Calcoen, initialement réservé aux
matchs de club, mais quotidiennement envahi par des hordes de basanés (Brrrrr, ils sont partout !)
qui viennent jouer sur les terrains, dans la normale. Avant la police coursait les petits qui
escaladaient les grilles. Mais je crois que quand ils ont vu que, en plus de les escalader, les gens
faisaient des trous dans les grilles avec des pinces, ou creusaient des trous dans la terre pour
passer en dessous, ils ont compris que la lutte était perdue d’avance. Et puis, ils avaient qu’à nous
laisser le terrain rouge ! HAHAHA ! Enfin, brrrrrrref !
Ce jour-là c’est en toute légalité que nous pénétrions dans le stade, vu que c’était samedi, et que
l’ASAGS (« ArabesSansArgentQuiGagnentSouvent » ndlr) jouait contre Hazebrouck (les
pauvres !), et que par conséquent, le stade était ouvert au public. Direction, les tribunes !
« Wesh Youssef ! Ça va ou quoi ! Ça fait quoi ? »
Youssef s’était tellement vite intégré au paysage, que souvent j’en oublie qu’il vient du bled. Il
avait cependant conservé un petit accent :
« Je suis venu voir les arabes gagner !
— Ils jouent contre la campagne ou quoi ?
— Ouais ils jouent contre Hazebrouck.
— C’est pas la campagne Hazebrouck !
— Ouais c’est pareil ils vont se faire massacrer ! L’ASAGS ils sont premier au
 classement, ils bouffent tout le monde ! ALLEZ LES BOUGNOULES ! »
Oula, ça va être dur pour Hazebrouck ! Heureusement pour eux les tribunes étaient plutôt vides,
parce que c’était un match de moins de 15 ; mais quand c’était des matchs de senior, les tribunes
étaient parfois remplies, et des fois c’était le feu ! Je me rappelle, un jour, alors que je jouais avec
un pote sur le terrain situé de l’autre côté du stade (en toute légalité, vous l’aurez compris), on a
entendu « OUAAAAAAAAAAIIIIIIIIIIIS ! » et on a vu toute la tribune descendre sur le terrain,
et c’est parti en bagarre général . Personne n’a jamais su pourquoi.
« Mais c’est quoi cet arbitre ! Héé même ma grand-mère elle arbitre mieux que toi !
— Penaltyyyy !
— Hors-jeeuuu !
— Six-mètres !
— Mi-temps !
— Miskine les gars d’Hazebrouck ils sont en stress ! »
Ne vous inquiétez pas, mes deux compagnons s’en sont aussi pris à l’ASAGS !
« Mais cours sale arabe ! Hé arrête les kebabs toi ! BOUGNOUUULES ! Arrête le
couscous ! »
Hé moi, pendant ce temps-là, j’étais plié en quatre ! Je sais, c’est pas amusant, pauvre petits
hazebrouckois, patati patata.... Mais, désolé, c’était trop des barres ! A un moment un joueur de
Hazebrouck a voulu escalader la rambarde pour aller chercher la balle, et son entraîneur lui a dit
« Nan fais-le tour Simon ! » Le pauvre, il a eu le droit à des « Hé Simon, fais le tour ! Hé
Simon, finis ton assiette ! Simon, va prendre ton bain ! Simon, c’est l’heure du goûter ! Simon tu
es puni ! ». Nan là je le reconnais c’est vraiment pas bien.....PFAHAHAHAH ! Désolé, mon autre moi-même ne peut pas s’empêcher de rire !
 « Assalamou’aleykoum la famille ! Ça va ou quoi ?
— Salam Ali ! Ouais ça va hamdullah, qu’est-ce ça raconte ?
— Oh rien d’spécial wAllah !
— Vous avez gagné ? (Ali entraîne l’équipe de mon petit frère)
— On a gagné à l’envers mon frère ! 4-1 !
— Saaale c’était contre qui ?
— Dunkerque Sud ! Hé je te jure ils nous ont fait le barça !
— Bah ouais c’est Dunkerque c’est pas Rexpud ou j’sais pas quoi là ! Noudjoum il a
marqué ?(mon petit frère)
— Nan, il a failli marquer en plus ! Un beau coup franc, bien enroulé et tout, mais ça a
tapé la barre !
— Ça y est quand je vais rentrer il va me saouler avec ça !
— Ils jouent contre qui l’ASAGS là ?
— Contre Hazebrouck.
— Ah la campagne !
— Mais arrêtez c’est pas la campagne !
— Hé taisez-vous, taisez vous !
— Quoi ya quoi ?
— C’est qui les deux meufs là-bas près de Décathlon ?
— N’al chaytan ! Tu nous interromps pour ça ! Un haramiste de première ce mec ! Va te
marier !
— Youssef t’es un radar !
— T’inquiète elles étaient même pas encore sorties de chez elle je les avais déjà vues !
 — Vas-y regarde le match au lieu de dire n’importe quoi !
— Faut que j’assure ma descendance !
— Je vais appeler ton père tu vas voir c’est quoi descendance ! Il va t’monter en l’air !
— Vas-y venez on descend des tribunes on va à côté du terrain on sera mieux ! »
En descendant, on croise Saïd, un pote à mon petit frère. Pour présenter le personnage, Saïd (10
ans) m’a un jour coursé avec une batterie de voiture, en essayant de me la jeter dessus, bien
entendu. Pour rigoler. Fin de la parenthèse.
« Monsieur Le Noir t’as pas de la monnaie sur 20 euros ?!
— Heeeiiin t’as cru j’étais une banque ou quoi ?!
— La banque de France ! Nan la Banque d’Afrique !
— C’est pour quoi faire ?
— Je dois acheter mon équipement de l’ASAGS !
— Nan sérieux j’ai que quatre euros sur moi là !
— Mytho, vide tes poches !
— J’ai rien Saïd !
— Bah je te fais des guilis !
Hé t’as pas intérêt ! »
Meeeeeerde ! Les guilis, mon point faible ! Fuyons !

***

Cinq minutes et dix tours du terrain plus tard, je revenais, essoufflé, vers Youssef, Salim et Ali,
qui regardaient le match sur le bord du terrain :
 « Hakim tu te fais racketter par un petit de 10 ans !
— Nan t’inquiète, je me suis débarrassé de lui.
— T’as fait comment ?
— Je lui ai donné un bonbon.
— Tous pareils ces petits jnouns, ya que la bouffe qui les intéresse !Il continue à faire la
manche là ?
— Hahaha enfoiré ! Nan je lui ai dit ’ tu vas faire comment ? ’ il m’a dit ’J’vais vendre la
drogue’.
— ’Endek il est capable lui !
— Herchum il a dix ans! »
Saïd débarque avec un grand sourire, et dit, bien fort :
« Hakim, TU VEUX DU SHIT ?!
— Qu’est-ce tu racontes toi ?! »
Une mère de famille, apparemment venue tout droit d’Hazebrouck s’est tourné vers nous, a
bloqué un instant, puis s’est retourné.
« Attends je vais demander à la madame !
— Saïd arrête tes..
— Madame vous voulez du..
— Saïd !
— Chocolat ? Faut aller demander au noir là bas, il en a plein sur lui ! Tout partout !
— Saïd, je t’attrape t’es mort ! »
Et c’est reparti pour cinq minutes de course poursuite !

***

De retour sur le bord du terrain :
« Wesh ça fait combien combien ?
— 3-0 zzine ! Hazebrouck ils vont pleurer ce soir ! »
Et PAAAF.
« Waaa sale ! Le coup qu’il s’est pris !
— Nan, dis-moi pas que c’est pas vrai !
— Miskine, il aura pas de descendance lui ! »
Le pauvre hazebrouckois s’était pris un coup de pied mal placé... Pas besoin de vous faire un
dessin !
« Il sort. Miskine il pleure !
— T’es un tueur tu cries ’ hé Simon, escalade la barrière !’ .
— Hahaha t’es un ouf toi tu veux le tuer ! Déjà que là il souffre, tu veux le faire souffrir
encore plus !
— Nan tu cries ’Simon ! Y en a une qui est tombée !’
— HAHAHA Fils de p*** j’ai failli khra dans mon froc ! Vas-y arrête de me faire dhek
j’vais attraper l’appendicite !
— Hahahaha ze’ma t’as cru t’attrapes l’appendicite en rigolant !
— (Saïd, qui s’incruste) Hé Simon, tu veux du chocolat ?!
— Saïd, un conseil : sauve-toi !
— Donne ton bras j’ai faim !
— Cours ! »

***

Le match était fini, et le stade se vidait progressivement. Enfin, « se vidait », les
spectateurs partaient, mais sur l’autre terrain, c’était l’effervescence, alors que se préparait ce que
l’on appelle « le match des blédards ». Imaginez, trente types sur un terrain initialement réservé
aux matchs officiels, une bonne partie d’entre eux étant des darons portant la barbe, se réunissant
tous les week-end sur un terrain municipal pour jouer. C’est ça le match des blédards. Jouer à
Grande-Synthe, c’est vraiment jouer « à l’extérieur ! »
« Imagine t’as un petit français qui vient qui dit ’euh ça a l’air trop chouette euh j’peux
jouer !’.
— Pourquoi ’ petit français ’ herchum ! T’es quoi toi ?!
— Moi je suis algérien, qu’est-ce qui se passe !
— Moi je suis français, hein, j’ai ma carte d’identité, je suis français c’est tout !
— Un français qui parle schleuh, ouais t’es bien toi ! Vas-y va manger ta côte de porc !
— Hahaha fils de p*** ! Ça me rappelle une fois j’étais en classe, et dans ma classe y
avait quasiment que des schleuh tu vois, on nous appelait 'la classe des schleuh' tellement
on était nombreux ! Et genre ils te font quoi hein, ils disent 'Venez on parle que en
schleuh'. Le prof on l’a rendu fouuuuuu ! Genre il posait une question, on répondait en
schleuh ! Mais le pire c’est qu’on donnait les bonnes réponses t’as vu, mais en schleuh !
Le prof il a pété un câble il a fait 'Bon j’en ai marre de vos bêtises ! Chez vous vous parlez
la langue que vous voulez, mais ici, vous devez parler français ! '
— Bande de fous va, normal après que les gens ils aiment pas les bougnoules ! Moi un
jour je m’en rappelle, j’étais en techno, je faisais un montage et tout, et genre j’appelle le
prof, je demande 'Monsieur c’est bon ?' il me fait oui et tout. Je démarre le truc hein,
t’entends « VVVVVVVVVV ! ». Plus de courant, pas cours pendant deux semaines
 mon frère !
— Heiiiin, moi un jour j’ai fait un attentat ! Tu sais c’est quoi ? Un attentat ! En chimie, le
prof il nous dit ’attention, ne mélangez surtout pas les deux produits, ça pourrait
exploser !’ Mon pote il était à côté de moi je le regarde je fais ’Bon bah... mélangeons !’.
Tac je mélange et tout... T’entends 'BAAAM' ! Y avait de la fumée noire et tout, le
prof il a pris l’extincteur, il a éteint le truc et tout ! Un truc de fou Al Qaeda sa race !
— Al Qaeda Grande-Synthe les pires de tous !
— Tu sais pas toi ! »
Soudain un mec passe en voiture, vitres baissées, et crie dans un haut parleur : « Police
nationale ! Mains en l’air ! Ouaiss Hakiiiiiim ! Ouais Sciences po ! T’as flippé ou quoi ?! » J’eus
à peine le temps de répondre, la voiture était déjà partie.
« Hé j’ai rêvé ou il avait un haut parleur ?
— J’sais pas, j’sais même pas c’était qui !
— Mais c’est quoi ce quartier de k-sos !
— WAllah moi j’préfère habiter dans un quartier de k-sos que dans un quartier de
bourges ! T’imagines ’Euh mère, pourriez-vous me passer un peu de thym s’il vous
plaît ?’ ; toi t’arrives chez toi ta daronne elle te dit ’va acheter du sel à aldi’, tu le
ramènes elle fait ’ nan ci pas souila ’ !
— Mère, j’ai une petite copine.
— Mère, je suis enceinte.
— C’est des oufs !
— Grave ! »
Le discours du « quartier » se caractérise pas un besoin de différenciation et de distanciation vis-
à-vis de tout ce qui n’est pas lui, ici le « bourge », plus haut , « la campagne ». Et si la tolérance
de chaque « groupe » vis-à-vis des autres groupes a toujours des limites, dans le cas du quartier,
l’intolérance atteint parfois des sommets. On a tellement baigné dedans que ça nous paraît
normal. Pourtant les discours sont parfois très violents. Et je dois avouer qu’il m’arrive parfois de
me dire dans ma tête « Sale fils de bourge ! ».
Finalement notre long périple nous avait amené au city : la boucle était bouclée. Toute la
clique était posée là, en train de galérer, ainsi que quelques grands du quartier. Je venais de moins
en moins souvent au city, et pourtant, à chaque fois, je faisais le même constat. Ça se chamaille,
ça se tape des barres, ça vit, ça grouille et tout, mais malgré tout ça, ça pue la galère. Les mêmes
têtes, les mêmes dégaines, les mêmes histoires foireuses, sans cesse.
« Wesh Khalid, ça se passe ou quoi ?
— Ça se passe dans l’espace !
— Qu’est-ce ça fout ?
— Rien on est là hein... »
Y a des moments comme ça, où plus personne ne parle, où ça ramasse des cailloux pour les jeter
machinalement sur le banc d’en face, où ça fait des dessins sur le sol avec des bouts de bois, où
ça se met à rapper à voix basse, avant de retomber dans le silence, où ça regarde au loin, comme
si quelqu’un devait arriver d’une minute à l’autre ; y a des moments comme ça, qui sont des purs
moments de galère. Et pourtant, galère ne veut pas forcément dire « désoeuvrement », même si les
deux sont liés. Peut-être qu’il y a trente ans à Grande-Synthe, voire plus, les jeunes « galéraient »
vraiment, dans le sens où il n’y avait « rien à faire », pas d’activité pour les jeunes, comme c’est
encore le cas - je suppose- dans certains quartiers de France. Mais aujourd’hui, à Grande-Synthe,
ce ne sont pas les activités qui manquent. On a quand même un cinéma (à deux euros trente),
plusieurs « espaces jeunes », clubs sportifs, une école de musique, le « Palais du littoral » (salle
de concert, etc), une galerie d’art, une médiathèque, et j’en passe.. Non, vraiment, y’a pas moyen
de s’ennuyer sur Grande-Synthe. Et pourtant, on galère quand même. Pourquoi ? Parce que la
galère n’est pas, ou n’est plus l’absence d’activité : elle est devenue une activité à part entière.
Pour être plus précis, elle est devenue une façon d’être et de se comporter qui intervient dans une
grande partie de nos activités, à tel point que souvent à la question « tu fais quoi ? » on répond
souvent « rien je galère » alors que l’on fait quelque chose. En résumé, je crois que le mal a
survécu aux causes qui l’ont engendré. Comme si, ici, aujourd’hui n’était que le cliché à jamais
figé d’une époque où le désoeuvrement était une réalité. D’ailleurs, cette logique peut-être élargi à
d’autres domaines. Bien sûr que la pauvreté, le chômage, la concentration dans les mêmes
espaces de populations cumulant les handicaps économiques et sociaux sont générateurs de
délinquance et de comportements « déviants ». Mais ces déviances, ces incivilités quotidiennes
(faire un petit tag sur un mur ou un tour du parc en Pee-Wee, des choses qui nous sont tellement
familières, qu’elles nous semblent normales), résultent aussi d’une espèce « d’apprentissage »,
d’une sorte de « patrimoine » que les petits du quartier reçoivent en « héritage » (entre guillemets
bien sûr). Le petit qui va taguer ne se dit pas « je vais aller écrire ’GS en force’ parce que je suis
pauvre ». Il tague parce que, pour lui, c’est un comportement tout à fait normal : tout le monde le
fait. Pire encore, quand la situation économique et sociale s’améliore, et que le cadre de la ville
change, certains ont tendance à multiplier ces incivilités, ces déviances, comme pour prouver que
le quartier mérite encore d’être appelé « un quartier ». C’est, je pense, à la lumière de ces
explications qu’il faut comprendre l’échec des politiques publiques entreprises envers les
quartiers depuis les années 80. On a beau retirer le couteau, la plaie est toujours là, et continue de
saigner.
Sur le toit de l’Espace Jeunes, des petits (dont Saïd) s’amusaient à nous jeter des cailloux en
chantant une marseillaise quelque peu remixée :
« Allons arabes de la patriiii-i-e, les tickets loisirs soooont, arrivés ! »
(En criant)
« Hé descends où je vais le dire à ta mère !
— Bah monte gros sac !
— Fais-le malin ! Tu joues pas samedi !
— Pourquoi ?! Vas-y je descends je descends !
— Nan nan c’est tout !
— Vas-y Ali s’te plaaaît !
— On en parlera à l’entraînement ! T’as intérêt à venir ! Et ramène l’argent pour ta
licence !
— J’en parlerai à mon cheval !
— Jthek pas Saïd !
— Mon cheval il thek bien lui ! Hé hakiiiiim ! TU VEUX DU SHIT ! Hahahahaha ! »
Délires du quartier, à nul autre pareil.

***

Il m’a fallu du temps, mais je crois que j’ai enfin compris. Jusque là, j’observais la partie
émergée de l’iceberg, et regardant notre manière d’être, nous écoutant parler, je disais, « voilà, un
quartier c’est ça ». Mais je sentais qu’il me manquait quelque chose, le « pourquoi » qui reliait
entre eux tous ces « comment ». La réponse était pourtant sous mes yeux. Je n’avais juste pas
pensé à lever le voile qui m’en séparait. Cette réponse n’était pas la galère, mais le mal qu’elle
couvait. Cette réponse n’était pas le sang qui coule, mais la plaie qui saignait. Cette réponse
n’était pas la douleur, mais le coup, qui fait mal.
Il ne suffit pas de détruire des barres et de construire des maisons, ou même de lutter contre le
chômage pour faire diminuer la délinquance, Grande-Synthe en est la preuve. Ce que n’ont pas
compris ceux qui tiennent ce genre de discours, c’est que le quartier est un milieu pathogène par
essence. Chaque quartier porte en lui la trace d’une espèce de blessure primordiale, qui peine à se
refermer. On aura beau retirer le couteau, le mal est fait. Chaque génération grandit dans cette
espèce de gigantesque plaie à ciel ouvert, et en reste marquée - à vie. Le quartier n’est qu’une
plaie. Le quartier n’est qu’une blessure. Je crois que c’est ça que je cherchais depuis le début.

Françaises, Français, j’ai une bien mauvaise nouvelle à vous annoncer. J’ai peine à croire que les
choses iront en s’améliorant dans nos ghettos, car selon toute vraisemblance, le problème de nos
quartiers...

C’est le quartier lui-même.

                                                                                    Fin. 

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